Un marché où tout est gratuit !

mars 9th, 2016 | by Cédric
Un marché où tout est gratuit !
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La gratiféria repose sur un principe simple : donner des vêtements ou des objets qu’on n’utilise plus et en récupérer de nouveaux, sans aucun échange d’argent. Né en Argentine, le phénomène essaime en France avec succès.

D’une cagette de vêtements posée à même le sol, Gaëlle extrait une jupe en cuir rouge presque neuve. Son regard s’illumine : « Trop bien ! Je la prends. » Dix minutes plus tôt, cette jeune étudiante lyonnaise avait déposé sur un portant au milieu du jardin public plusieurs petits hauts qui dormaient dans sa penderie. En ce dernier dimanche de septembre, elle renouvelle sa garde‑­robe pour pas un sou. Voilà le principe même d’une gratiféria. Ce néologisme espagnol, contraction de gratis et feria, signifie « foire gratuite ». Le phénomène est né en Argentine en 2010 et se répand depuis dans le monde entier. En France, voilà déjà plus de deux ans que ces marchés sans argent investissent les lieux publics à l’initiative de simples citoyens. « On ne connaissait pas le terme gratiféria quand on a créé cet événement. Pour éveiller la curiosité, on l’a baptisé Troc ton slip !, même s’il n’y a pas de notion d’échange ou de réciprocité. On apporte ce qu’on veut. Ou rien. Et l’on repart avec ce qui nous plaît », explique Sophie Haeffelé, appuyée par Hélène Thevenot et Jérôme Grias, organisateurs de cette gratiféria lyonnaise qui s’ignore.

Issus du monde du spectacle et très engagés dans les échanges de savoirs au sein d’une association de quartier, ces trois jeunes bénévoles n’en reviennent toujours pas du succès rencontré. « On a fait un peu de communication sur les réseaux sociaux, et plusieurs centaines de personnes sont venues déposer des habits et quelques objets – disques, livres, bijoux – dans un petit parc qu’on a investi le temps d’un après-midi. On croise ici des gens très différents les uns des autres, des étudiants, des familles aisées, des sans‑abri venus par hasard… Tout le monde se parle, prend le temps d’essayer, d’échanger des conseils. Curieusement, de nombreuses personnes n’osent rien prendre ou demandent, gênées, si elles peuvent laisser un peu d’argent. Visiblement, on possède tous la culture du don, mais pas celle de la gratuité », estime Sophie.

 

Sous un arbre, une urne permet à chacun de déposer une pièce s’il le souhaite pour aider l’association qui a organisé l’événement. Mais beaucoup de gratiférias s’y refusent. « On peut monter un événement festif sans argent. Je suis triste quand je vois des gens négocier des objets à 50 centimes lors d’un vide-grenier. Ils n’ont pas besoin de ça. Il faut leur proposer des alternatives à la société de consommation. Quand on donne, cela change les rapports humains, on en ressort toujours grandi », estime Gilles Pascal, employé de banque à la retraite qui organise des gratiférias dans les villages des Baronnies, région à cheval sur la Drôme, les Hautes‑Alpes et le Vaucluse. « L’absence d’argent entraîne une simplicité d’organisation. Pas de bar, ni de location de sonorisation ; on demande juste l’autorisation à la mairie de disposer d’un jardin public ou d’une salle en hiver. Souvent, les élus veulent nous donner une subvention, mais nous la refusons, car nous n’en avons tout simplement pas besoin ! Ce qui ne manque pas de les étonner. » De l’avis de tous les participants, c’est justement cette absence de flux financiers qui crée la convivialité. « Mettre tout le monde au même niveau, cela apporte une vraie liberté. On ne se pose plus la question de savoir si l’on peut acquérir quelque chose en fonction de son portefeuille, puisque tout est disponible. Du coup, on ne prend que ce dont on a vraiment besoin. C’est un bonheur de voir que nos vêtements font plaisir à d’autres, que des objets qu’on n’utilise plus circulent. Il y a du sens derrière tout ça », explique Isabelle, qui a monté avec quatre amies la première gratiféria française en septembre 2012 à Châteauneuf‑sur‑Charente. « L’autre sujet d’étonnement, c’est l’abondance. Il reste toujours des vêtements à la fin de la journée. On invite également les participants à amener un plat à partager. Ceux qui aident au rangement mangent tous ensemble et nouent des liens. Ce que nous vivons là est d’une grande évidence. »

 

Les gratiférias se multiplient dans l’Hexagone et les pays voisins, notamment en Belgique, en Suisse, en Espagne, en Italie, où elles investissent les villes comme les campagnes, l’espace public comme l’espace privé.

Reste la grande question : comment réagir si une personne se sert très largement, dans l’optique de revendre ailleurs ? Ariel Bosio, l’étudiant argentin à l’origine de la première gratiféria à Buenos Aires, a longuement réfléchi au problème et donne sa réponse dans plusieurs vidéos (en espagnol) disponibles sur Internet : « Il faut bien sûr aller parler à la personne. Mais si elle est prête à tout prendre malgré l’énorme pression que cela génère, c’est sans doute qu’elle en a besoin. Pas tant sur le plan financier que sur le plan psychologique. Cela rassure d’accumuler. Il faut donc la laisser faire. Mais cela arrive très rarement. Au contraire, plus on participe à des gratiférias, plus on se libère du matériel. Quand on sait que tout est disponible, on a de moins en moins besoin de posséder. »

 

Cédric

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